Les troubles du langage et la dyslexie : ce que je crois 

Les troubles du langage et la dyslexie : ce que je crois

[1]

Luc-Laurent Salvador
Psychologue scolaire,
Chercheur associé au LIRDEF, IUFM & UM2
luc-laurent.salvador@univ-montp2.fr

 

La «dyslexie» n’est donc pas autre chose qu’une hypothèse médicale pour expliquer un fait pédagogique.

 (Fijalkow 2000:35)

Avertissement

Une vulgate sur la dyslexie m'a été récemment demandée car j’apparaissais critique vis-à-vis de la doxa véhiculée dans le monde enseignant. Cette question me semble en effet extrêmement importante et emblématique de l’emprise grandissante du lobby de la « santé » sur l’éducatif. En raison même de ce rapport de force, sans même qu’il soit question de mes médiocres compétence en matière de langue, il ne m’est pas possible de proposer ladite vulgate. En effet, il n’y a pas de consensus — quand bien même d’aucuns voudraient le laisser accroire.

Je me lance donc dans le périlleux exercice qui consiste à exposer la représentation à laquelle je suis parvenu en tant que professionnel de terrain, dans l’espoir improbable qu’elle pourra fournir à d’autres quelques repères en dépit de son caractère très informel, brut de coffrage, et délibérément polémique. Il ne s’agit donc en aucun cas d’un document destiné à la formation ; il vise seulement à l’expression d’un point de vue qui n’a rien de définitif mais auquel je me tiens faute d’avoir trouvé des raisons d’en changer. Merci d’avance à ceux qui pourraient me les procurer. Tout cela sera opéré avec les réserves d’usage mentionnées ci-dessous :

 

Réserves auxquelles je m’empresse d’associer celles qui concernent particulièrement nos partenaires du secteur médical et qui se trouvent externalisées sur le site http://rased-comte.metawiki.com/reserves afin de ne pas trop alourdir cette section.

 

Ce document est constitué de deux parties. La première est une sorte de résumé qui brosse un tableau rapide et personnel de la situation en pointant les enjeux tels que je les perçois. La seconde correspond à une simple liste de ce qui me paraît pouvoir constituer quelques idées-clés pour l’enseignant en matière de troubles du langage oral & écrit. Sera notamment abordée la délicate définition de la dyslexie.

Aperçu

Les troubles du langage écrit sont une réalité incontournable. Mais quelle en est la cause et quelle part l’éducation et le médical doivent-ils prendre dans leur remédiation ? La réponse proposée ici est que, de quelque manière qu’on prenne la chose, la remédiation de ces troubles ne peut s’effectuer qu’au travers d’un « entraînement », lorsque sous la guidance d’un spécialiste, le sujet opère des séries d’exercices structurés qui l’aident à acquérir, consolider et automatiser des compétences qui lui font défaut. Autrement dit, les troubles du langage relèvent intégralement d’un cadre éducatif, quand bien même des professions paramédicales seraient impliquées dans la mise en œuvre de celui-ci. Jusqu’à présent, la neurologie ne nous a rien appris qui soit d’un quelconque intérêt pour l’enseignant (ou même l’orthophoniste). L’omniprésence de la propagande scientifico-médiatique qui nous répète ad nauseam l’idée triviale au possible que « ça se passe dans le cerveau » ne doit pas nous faire manquer le fait que :

1.      la réduction des grandes fonctions cognitives à l’activité neuronale est et restera probablement un vœu pieu

2.      il n’y a aucun espoir que la connaissance de « ce qui se passe dans le cerveau » permette de court-circuiter les remédiations par « entraînement » évoquées plus haut — aucune pilule miracle, aucune intervention chirurgicale, aucun implant de puce électronique ne pourra « construire » une circuiterie neurale que seul le fonctionnement (l’apprentissage) peut installer.

3.      les troubles du langage écrit se situent dans le contexte de processus développementaux relevant d’une problématique d’interaction inné/acquis où la part de l’acquis est énorme puisque, si on doit reconnaître une propriété au cerveau, c’est celle d’être plastique et donc soumis à la dynamique des interactions que le sujet connaît dans le cadre éducatif qui est le sien.

4.      Tout dépend donc de ce cadre.

 

En conséquence de quoi, loin qu’il faille informer les parents et les enseignants de l’existence de quelque chose qui s’appellerait « dyslexie », il me semble qu’il convient bien davantage de les former adéquatement à la (faites bien attention au mot qui suit car il traduit la dépendance à l’environnement) prévention des troubles du langage par la mise en place de pratiques ayant pour finalité l’acquisition des multiples compétences (pas seulement langagières) qui constituent la base sur laquelle s’opère l’apprentissage de la lecture.

Alarme-t-on les enseignants avec l’existence de ce possible handicap que constitue le déficit intellectuel ? Que nenni. Il n’y en a aucun besoin, alors que c’est une réalité bien établie. La possible existence d’une pathologie constitutive nommée dyslexie n’a pas à faire l’objet d’une formation particulière pour l’enseignant. Les troubles [2] du langage écrit et oral, leur prévention, leur remédiation, doivent au contraire faire l’objet de telles formations. Car la plus grande inégalité règne en matière de cadre éducatif et l’école doit se donner les moyens de compenser des différences qui, c’est un fait suffisamment établi, renvoient avant tout à un contexte socio-économique [3] :

« Un premier fait massif, établi celui-là de manière universelle et irréfutable, est que les mauvais lecteurs sont presque toujours des enfants issus de milieu défavorisé. C’est un fait... Considérer comme malades (« atteints de dyslexies ou de dysphasies ») des enfants de milieu défavorisé qui ont des difficultés à apprendre à lire, c’est donc médicaliser un problème pédagogique qui, au départ, est un problème social. Que la pensée médicale, profondément biologique dans son réductionnisme, soit incapable de prendre en compte ce fait est regrettable. Que la décision politique la suive aveuglément est autrement dommageable. » [4]

A mon sens, si l’école a à retenir une chose, une seule de ce « battage » récurrent autour de la dyslexie, c’est l’idée que l’« acharnement pédagogique » est une erreur grave et dommageable pour l’élève qui y est soumis. C’est regrettable, mais malheureusement, cela arrive, bien que la plupart des enseignants sachent a) cultiver les diversités d’approche d’un même objet d’enseignement et b) respecter les différences interindividuelles qui font qu’un élève ne pourra pas faire tel chemin mais pourra faire tel autre en vue d’accéder à la compétence recherchée. Autrement dit, il convient que la nécessaire pédagogie différenciée tienne particulièrement compte de la variété des compétences langagières, ne serait-ce que pour y apporter la réponse la plus appropriée qui, parfois, pourra consister à rechercher le concours d’un spécialiste.

 

 

Quelques idées-clés

1)     La dyslexie serait un trouble spécifique de la langue, c’est-à-dire, un trouble d’origine biologique (ou neurologique)

La définition suivante oppose clairement les facteurs environnementaux et biologique (constitutionnel) :

« Trouble se manifestant par une difficulté à apprendre à lire en dépit d’un enseignement classique, d’une intelligence suffisante, et de facilités socioculturelles. Il relève d’inaptitudes cognitives fondamentales qui ont fréquemment une origine constitutionnelle » (Fijalkow, 2000 p. 36)

2)     Le diagnostic nécessite l’élimination de toutes les autres causes possibles

Cette définition, bien qu’un peu évasive, obéit à une logique imparable et très simple à comprendre : si quoi que ce soit est anormal dans le parcours scolaire, l’intelligence ou le cadre psycho-socio-culturel de l’enfant en difficulté d’apprentissage de la lecture, on ne pourra pas conclure à une anomalie au niveau biologique.

Pour opérer une telle conclusion, il faut que TOUS les précédents facteurs soient jugés hors de cause.

Le trouble est dit « spécifique » à cette condition ; le terme « spécifique » voulant implicitement dire « spécifiquement biologique », c’est-à-dire, en définitive, neurologique (même si on peut aussi remonter à des facteurs physiologiques ou génétiques, le niveau neurologique doit être impacté).

3)     En principe, le concours d’un médecin, un orthophoniste et un psychologue suffit pour poser un diagnostic de dyslexie

Idéalement :

1.      L’orthophoniste établit un bilan des troubles

2.      Le psychologue s’assure que les autres facteurs (éducation, intelligence, cadre psycho-socio-culturel) sont hors de cause

3.      Le médecin a l’autorité pour poser le diagnostic

Dans la pratique, il est généralement demandé une validation par un neuropédiatre, souvent affilié à un centre de référence.

4)     En ZEP, où les facteurs psycho-socio-culturels sont omniprésents, il devrait être tout à fait exceptionnel de parler de dyslexie.

Ce que l’on rencontre à perte de vue sont des troubles du langage oral et/ou écrit. Dans la plupart des cas, les facteurs psycho-socio-culturels les expliquent suffisamment. Ils ne peuvent alors AUCUNEMENT être jugés d’origine biologique.

5)     La réalité, en ZEP ou ailleurs, est que l’on s’autorise à parler de dyslexie alors qu’un ou plusieurs autres facteurs sont présents.

6)     Il s’agit d’abus et probablement devrait-on parler de faute professionnelle.

7)     Pourquoi une telle tendance ? Parce qu’un diagnostic médical est avantageux pour tout le monde !

En assignant la cause du trouble au niveau biologique, le corps médical dégage chacun d’une possible responsabilité

  1. L’élève comprend que son intelligence ou sa bonne volonté n’est pas en cause (et c’est toujours une bonne chose !).
  2. La reconnaissance de son handicap lui autorisera des adaptations qui faciliteront sa scolarité et sa réussite [5]
  3. Les parents comprennent que le cadre psycho-socio-culturo-éducatif qu’ils ont offert à leur enfant n’est pas en cause.
  4. L’enseignant comprend que sa pédagogie n’est pas en cause.
  5. Le corps médical récupère alors le pouvoir que chacun a abandonné et peut en retirer les bénéfices que l’on sait.
  6. Bénéfices qui seront aussi ceux des groupes pharmaceutiques qui, pour « améliorer » la dyslexie, nous fournissent déjà cette drogue psychostimulante bien connue que l’on appelle la « ritaline. »

 
Tout cela se déroule dans le meilleur des monde, alors qu’il s’agit au mieux d’une hypothèse dont, ainsi que le rappelle Fijalkow (2004), nous attendons encore des preuves convaincantes.

8)     La médicalisation des troubles des apprentissages (comme des troubles de la conduite) est socialement dangereuse

L’histoire est là pour montrer le danger des politiques, toutes réactionnaires (pour ne pas dire plus), qui ont tenté de faire fond sur une lecture biologique de l’humain.

9)     Les lobbies pharmaceutiques sont bien sûr intéressés et surtout, très puissants, par l’impact financier et/ou publicitaire qu’ils peuvent avoir sur les médias, le corps médical et, par l’intermédiaire de ce dernier, sur les politiques gouvernementales.

Cf. simplement ce qui s’est joué déjà avec la consommation de Ritaline au Etats-Unis et maintenant en France (lire par exemple : Diller L. H. (2001). Coca-cola, McDonald’s et Ritaline ®. Enfance & Psy, n°14, 137-141.)

10)La question qui se joue en arrière-fond du problème de la régulation des troubles des apprentissages ou du comportement est donc : dans quelle société voulons-nous vivre ?

  1. Ou bien dans une société où la priorité est donnée à l’éducatif et qui, visant à contrer des inégalités socio-économiques grandissantes, s’efforce de donner au sujet les meilleures opportunités pour affirmer ses compétences et lui laisse la liberté de s’appartenir et de se construire tel qu’il le souhaite.
  2. Ou bien dans une société où primeront des catégories biologiques servant à valider a posteriori des différences de statut social et culturel et dont les agents sanitaires, dans une visée de « c’est pour votre bien », la main sur le cœur, nous convaincront que nous sommes des malades en puissance qui s’ignorent et nous feront passer du statut de citoyen à celui de patient perpétuel convié au bonheur obligatoire (ne souriez pas, nous y sommes, je vois en équipe éducative des parents à qui le médecin scolaire (sic) ne laisse pas le choix : c’est la Ritaline ou l’enfer. Bien sûr, je m’empresse alors de présenter des alternatives. Ambiance).

Sans attendre un politique de plus en plus inféodé aux lobbies, le corps enseignant (dont font partie les psychologues scolaires) doit assumer le pouvoir qui est le sien. Toute l’histoire montre que le droit à l’éducation a été la source d’un rude combat mené par des hommes conscients de la valeur de ce pour quoi ils se battaient. En tant que membres du corps enseignant nous avons reçu un héritage dont nous sommes responsables et que nous ne pouvons vendre pour ce plat de lentilles de la médicalisation des troubles des apprentissages sous le prétexte que nous ne savions pas.

Il y a un réel danger et la mobilisation des consciences semble malheureusement bien insuffisante.

Quel positionnement pour l’enseignant ?

Relativement aux troubles de la langue écrite et orale comme pour les autres difficultés d’apprentissage, l’enchaînement, tel que je le perçois, reste invariant dans sa logique :

 

1.      Se former adéquatement

2.      Pratiquer les activités pouvant contribuer à la prévention des difficultés de langage [6]

3.      Pratiquer la pédagogie différenciée

4.      Mettre en place dans la classe et le cycle les remédiations pédagogiques relevant des compétences de l’équipe enseignante (en parler aux parents !)

5.      Si la difficulté persiste et ne laisse pas espérer des progrès suffisants à brève échéance, en parler aux parents et :

o       Dans l’hypothèse où nombre d’éléments laisseraient à penser que le trouble serait d’abord langagier, faire appel au médecin scolaire qui jugera de la pertinence d’un bilan et/ou suivi orthophonique

o       Pour tout autre hypothèse, (mais aussi pour la précédente, si le cas est complexe et il y a des chances qu’il le soit) faire appel au RASED (Réseau d’Aides Spécialisées aux Elèves en Difficultés).

 

Conclusion

Il me semble important que les acteurs de l’éducation soient conscients des enjeux du rapport qu’ils ont au secteur médical. Contribuer ne serait-ce que par un laisser-faire à la médicalisation des troubles des apprentissages et du comportement, c’est contribuer à renforcer une société qui corrode le libre-arbitre de l’individu pour en faire un « patient » plutôt qu’un agent de son propre devenir.

Bien que ce rapprochement opéré entre médicalisation des troubles des apprentissages ou du comportement puisse paraître trop fragile pour que la critique de l’une puisse valoir pour l’autre, il ne semble pas hors de propos de rappeler que le programme de dépistage précoce des troubles du comportement à fin de médicalisation précoce relève d’une politique orwellienne dont Georges Bush s’est fait le porteur dans l’état du Texas et dont nous n’avons pas de sérieuse raison de penser qu’elle nous serait longtemps bénéfique si nous devions la mettre en oeuvre. La camisole chimique pour tous les hyperkinésiques, c’est reposant pour les parents et les enseignants, c’est bon pour les bénéfices des groupes pharmaceutiques, mais à la longue, cela pourrait devenir inquiétant. Il nous appartient de choisir. Cela passe inévitablement par une prise de conscience. Comme on ne saurait laisser la politique aux politiques, on ne peut pas laisser la science à ses techniciens. Ce document ne saurait suffire à vous forger un jugement. Je ne peux que vous inviter à vous informer, vous documenter et à échanger. Vous trouverez ci-dessous des références que je crois indispensables. On voudra bien me pardonner leur caractère unilatéral, mais il s’agit, je crois, de contrer une représentation qui actuellement domine très largement les esprits et qui n’a pas besoin de mon soutien.

Quoi qu’il en soit, merci de bien vouloir me faire part de vos critiques, remarques et suggestions afin que je puisse faire évoluer mes représentations.

Références choisies (et vivement recommandées)

http://www.bienlire.education.fr/04-media/a-interview18-Imp.htm

 

http://www.sceren.fr/revueVei/126/14816511.pdf

 

 http://www.er.uqam.ca/nobel/lire/textes/francedyslex.pdf

 

http://www.ac-nancy-metz.fr/ia54/zeprep/Ressources%20diverses/Outils%20de%20r%C3%A9flexion%20et%20d'action/ECOLE%20POUR%20TOUS/COLLOQUE/FIJALkOW/Lecture.pdf

 

http://daniel.calin.free.fr/publications/dyslexie_trouble_ou_difficulte.html

 

 



[1] Si vous souhaitez citer ce texte, merci de le faire de la manière suivante, en précisant l’url où il est disponible :

Salvador, L.L. (2007) Les troubles du langage et la dyslexie : ce que je crois.  Texte non publié disponible à http://rased-comte.metawiki.com/ce_que_je_crois/ (date d’accès : 04 octobre 2007)

[2] Je n’ai pas dit « spécifiques »

[3] Il se pourrait bien que le plus court chemin vers tel un objectif consiste à suivre les recommandations du corps médical concernant les interventions pédagogiques préférables pour des élèves diagnostiqués comme dyslexiques. Notons bien que ce qui compte, c’est agir adéquatement vis-à-vis d’élève dont les compétences langagières sont problématiques. Que l’on consente ou que l’on refuse, comme c’est mon cas, le réductionnisme biologique n’est ici d’aucune importance, car, il faut y insister, la remédiation, qu’elle soit pédagogique ou plus spécialisée, se joue au niveau psychologique, c’est-à-dire, en particulier, au niveau des fonctions cognitives.  Il est regrettable et incompréhensible qu’il faille en passer par un diagnostic médical pour disposer des meilleurs soutiens et adaptations.

[4] Actes de Lecture n°69, mars 2000 - Vers une France dyslexique

[5] Quel professionnel « humain » va pouvoir résister à cette tendance quand dans son entourage tous les acteurs sont portés à croire que la condition sine qua non de l’obtention d’aides et d’adaptations provient d’un diagnostic médical, de sorte que cela devient en effet la réalité ? Je confesse n’être pas monté au front à chaque occasion.

[6] Cf. biblio (vieillote) in http://itsra.bibli.fr/opac/index.php?lvl=categ_see&id=779

 cf. Hirt 2004, TSL : un guide pour l’action.

cf. enfin le dernier rapport INSERM sur les dys qui traite de la prévention.

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